Demos, Kratos et Nomos sont dans un bateau…

La démocratie libérale tient à un équilibre fragile entre la souveraineté populaire, la capacité d’agir de l’État et le respect du droit. Chacun des trois pôles rêve aujourd’hui de régner sans les deux autres. Il ne suffit plus de protéger cet équilibre, il faut le réinventer.

Demos, Kratos et Nomos sont dans un bateau…

Le mot démocratie a-t-il encore un sens ? On peut sérieusement en douter. D’un côté, au cœur des démocraties libérales, de plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer l’oubli, voire la trahison de la volonté du peuple. Ainsi, pour ce qui est de la France, on cite, en vrac, et selon son bord, le non-respect des résultats au référendum de 2005 sur la Constitution européenne, l’usage odieux du 49.3, l’entêtement d’un président-monarque sur une réforme des retraites qui ne serait, dit-on, ni nécessaire ni populaire, et de façon plus générale la cassure entre les élites (élues ou pas) et la majorité des Français.

Mais ce n’est pas tout. D’un autre côté, à l’extérieur des régimes réputés libéraux, l’appellation « démocratie » n’est pas davantage contrôlée. En décembre 2021, quelques jours avant le Sommet sur la démocratie organisé par le président américain Joe Biden, qui en revendiquait le leadership, la Chine eut l’audace de publier un livre blanc au titre provocateur : Chine : la démocratie qui marche ! Elle y vantait son propre modèle « populaire » contre celui, à ses yeux inefficace, injuste et décadent, du régime « libéral ». Et elle proclamait, dans une argumentation étayée et offensive, que l’Occident n’avait pas le monopole du « gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple », comme disait Lincoln. D’ailleurs, depuis sa création, la Constitution chinoise s’affirme comme un « État socialiste de dictature démocratique populaire, dirigé par la classe ouvrière et basé sur l’alliance des ouvriers et des paysans » (article 1er de la Constitution)1. Et l’on pourrait citer, dans le même esprit, la Constitution de la Corée du Nord ou encore cette idée, un peu énigmatique, de l’Iran comme « démocratie religieuse »2.

En fait, de nos jours, presque tous les pays du monde se déclarent démocratiques. Et même le plus sanguinaire des tyrans pourra dire, la main sur le cœur, que s’il massacre son peuple, c’est pour son plus grand bien. Une telle unanimité a de quoi surprendre, quand on se souvient que le terme de démocratie a été longtemps péjoratif. Dans l’Encyclopédie, au cœur du XVIIIe siècle, on parlait d’elle comme d’un régime dépassé, étroit et chaotique ; Rousseau ne l’envisageait que pour un « peuple de dieux » ; Madison aux États-Unis et Sieyès en France suppliaient qu’on ne confonde pas les nouvelles institutions représentatives avec la vulgaire démocratie. Et si la Grèce antique a inventé le mot et la chose, elle a tout aussi immédiatement

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