La société des héritiers et ses ennemis

La part de l’héritage dans les patrimoines individuels ne cesse de croître dans nos sociétés. Loin d’être le signe d’un dysfonctionnement propre au capitalisme, ce mouvement mérite d’être célébré et étendu à toutes les classes sociales.

La société des héritiers et ses ennemis
© Portrait d’Eléonore de Tolède et de son fils par Agnolo di Cosimo, dit Bronzino

Il serait vain de se détourner du passé pour ne penser qu’à l’avenir. C’est une illusion dangereuse de croire qu’il y ait même là une possibilité. L’opposition entre l’avenir et le passé est absurde. L’avenir ne nous apporte rien, ne nous donne rien ; c’est nous qui pour le construire devons tout lui donner, lui donner notre vie elle-même. Mais pour donner il faut posséder, et nous ne possédons d’autre vie, d’autre sève, que les trésors hérités du passé et digérés, assimilés, recréés par nous. De tous les besoins de l’âme humaine, il n’y en a pas de plus vital que le passé.

Simone Weil, L'Enracinement

« Chaque siècle ajoutera de nouvelles lumières à celles du siècle qui l’aura précédé ; et ces progrès, que rien désormais ne peut arrêter ni suspendre, n’auront d’autres bornes que celles de la durée de l’univers », s’enflammait Condorcet dans le discours qu’il prononça à l’Académie française en 1782. De toutes les espèces qui foulent la terre, l’homme est en effet la seule qui s’élève de génération en génération. « La fonction éducative est ce qui caractérise le mieux l’espèce humaine : le moyen de transmettre aux générations ultérieures les acquis du moment », note à juste titre l’historien Jean Vial. La cumulativité culturelle est quasiment inexistante ailleurs que dans l’espèce humaine.

Ce que Rousseau nommait la « perfectibilité » du genre humain n’est autre que l’aptitude de chaque époque à recevoir, enrichir et léguer aux générations suivantes le capital patiemment forgé par nos prédécesseurs. N’est-ce pas, à titre d’exemple, l’accumulation séculaire des innovations et des gains de productivité qui permet au salarié moyen de travailler environ 1 500 heures par an pour jouir des agréments du XXIe siècle, là où son homologue du XIXe siècle devait consentir à deux fois plus d’efforts pour un niveau de vie bien plus précaire ? Il est presque superflu de souligner que nos sociétés seraient, sans transmission intergénérationnelle, perpétuellement condamnées à l’âge de pierre — à une existence végétative, rythmée des mêmes gestes et des mêmes techniques. Le premier homme préhistorique qui enseigna les arts et trouva assez de cadets pour l’imiter fut le véritable fondateur de l’héritage. En ce sens, la transmission n’est pas seulement la sève des civilisations. Elle est l’autre nom du Progrès.

Et pourtant, depuis quelque temps, s’élève un discours récurrent dont le thème obstiné consiste à dénoncer le poids grandissant de l’héritage dans nos

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