Peter Boghossian : « Toutes les croyances ne se valent pas. »
Entretien avec le philosophe américain Peter Boghossian, qui alerte les Européens sur la crise de la pensée critique, l’idéologisation des institutions et le déclin de la confiance occidentale en sa propre civilisation.

Philosophe américain, spécialiste de la pensée critique et de la méthode socratique, Peter Boghossian s’est fait connaître par l’affaire des « Grievance Studies », un canular académique qui mit au jour les dérives idéologiques d’une partie du monde universitaire. Professeur à l’université d’Austin, qu’il a contribué à fonder, il a sillonné la France pendant plusieurs semaines, multipliant entretiens et rencontres. Son diagnostic est sévère : minée par le déclin économique, l’immigration et la perte de confiance en sa propre civilisation, l’Europe ne pourra compter que sur elle-même pour enrayer son déclin.
CIVILISATION : Vous avez consacré l’essentiel de votre œuvre à la pensée critique et à la méthode socratique, jusqu’à choisir comme sujet de thèse de doctorat l’enseignement du raisonnement socratique en milieu carcéral. Pourquoi notre capacité à mener des conversations rationnelles est-elle si décisive pour une société ?
PETER BOGHOSSIAN : Parce qu’il est relativement aisé de donner aux individus quelques outils fondamentaux pour penser avec clarté et rigueur, et de cultiver chez eux les dispositions intellectuelles qui permettent d’appréhender le réel. Sans cela, que reste-t-il ? La violence, la tyrannie, le despotisme. Apprendre à écouter, à comprendre pourquoi les autres croient ce qu’ils croient, à parler avec ceux dont les convictions heurtent les nôtres : voilà ce qui est indispensable au fonctionnement d’une société civilisée. Et cela indépendamment de toute affiliation politique.
Or les institutions chargées de produire et de transmettre le savoir sont tombées sous l’emprise de l’idéologie. Les individus n’ont même plus besoin de la religion ou de l’Église pour leur fournir un système complet de croyances : ils disposent d’une infrastructure universitaire tout entière ordonnée à la validation de certaines visions du monde. Nous voici face à des gens convaincus de détenir la vérité, pour qui le contradicteur n’est pas simplement dans l’erreur : il constitue une menace existentielle contre leur identité ou leur mode de vie. C’est une forme de démagogie intellectuelle.
Voilà pourquoi la pensée critique et la conversation rationnelle importent tant. Il ne s’agit pas seulement d’apprendre à convaincre. La meilleure raison de parler avec quelqu’un qui n’est pas d’accord avec vous est bien plus fondamentale : vous pourriez avoir tort. Vous pourriez entretenir une conception erronée de la réalité. Et pourquoi voudriez-vous demeurer dans l’erreur plus longtemps que nécessaire ?
CIVILISATION : À l’heure des réseaux sociaux et de la polarisation politique, est-il encore possible de faire changer quelqu’un d’avis ? Et comment discuter avec un interlocuteur dont les convictions semblent irréconciliables avec les nôtres ?
PETER BOGHOSSIAN : La première chose à faire est d’établir ce que votre interlocuteur croit réellement. Vous devez être capable de




