Alain Finkielkraut : « La France est devenue une petite nation. »

Alain Finkielkraut revient sur la fragilité de la civilisation française, la crise de la transmission et l’affaiblissement de la liberté intellectuelle. Un grand entretien inquiet mais pas désespéré.

Alain Finkielkraut : « La France est devenue une petite nation. »

À l’heure où la France semble avoir perdu la conscience d’elle-même, Alain Finkielkraut appelle à retrouver le sens de ce qui nous incombe. Civilisation, nation, liberté, héritage : l’académicien revient sur un demi-siècle de bouleversements intellectuels et politiques, de la chute du mur de Berlin au triomphe du « wokisme ». Un grand entretien sur la disparition de la conversation civique, les vertus démocratiques devenues folles et, malgré tout, quelques raisons d’espérer.

CIVILISATION : Vous êtes philosophe, académicien et membre du comité scientifique de Civilisation. Quelle différence faites-vous entre « la » civilisation et « une » civilisation ?

ALAIN FINKIELKRAUT : Je vous donnerai un exemple trivial. Il y a peu, l’équipe de football de Lens a remporté pour la première fois de son histoire la Coupe de France. Cette équipe, au budget relativement modeste, a été accueillie triomphalement à Lens par une foule en liesse. L’un des participants à cette manifestation a alors déclaré, les larmes aux yeux : « Mon grand-père était mineur, j’aurais voulu qu’il connaisse ce moment. » Voilà la civilisation.

Le soir de la finale de la Ligue des champions remportée par le Paris Saint-Germain, une foule violente s’est déchaînée : destructions, insultes, assauts contre la police, tirs de mortier, jets de pavés, « Nique la France » ou encore « Free Palestine ». Voilà la décivilisation, le contraire de la civilisation : la sauvagerie pure.

La civilisation, c’est donc l’existence d’un surmoi collectif. On se contient, on ne laisse pas libre cours à ses pulsions les plus primitives. J’ai choisi le sport comme exemple parce qu’il a longtemps été l’imposition d’une forme, et qu’il l’est de moins en moins. Le sport le plus civilisé était le tennis. Or on voit maintenant des joueurs insulter l’arbitre, s’allonger par terre lorsqu’ils ont remporté le match ou le set, ou encore, ce qui me choque énormément, encourager la foule à les applaudir après un beau coup. On voit des joueurs de football faire la même chose : se tourner vers les 30 000 ou 50 000 spectateurs et leur faire de grands gestes pour réclamer leurs applaudissements.

Une civilisation, c’est la même chose, mais de manière plus précise. Il existe, par exemple, une civilisation française. Je ne saurais pas forcément la définir. Plutôt que de le faire, je choisirais l’énumération, comme dans mon livre Le Cœur lourd. J’aurai l’outrecuidance de me citer, ce qui n’est déjà pas tout à fait civilisé : « Je suis français par la montagne Sainte-Victoire, la basilique de Vézelay, l’église romane de Saint-Léon-sur-Vézère, les paysages de Dordogne, le col du Ventoux, les vaches normandes, le cimetière de Lourmarin où repose Albert Camus, mais aussi par la place de la Concorde illuminée la nuit, parce que ma mère, née en Galicie, criait son enthousiasme chaque fois qu’elle la traversait en voiture, et que mon père se moquait gentiment d’elle. »

J’ajouterais que la civilisation française, c’est aussi, évidemment, et peut-être surtout, la langue française. Or cette langue est aujourd’hui en péril. Le philosophe Robert Redeker dit que « la langue

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