Charles Gorintin et Abel Quentin | ENTRETIEN |

L’IA : nouvelle Renaissance ou promesse d’Âge sombre ? 

Que devient la liberté lorsque la machine se met à penser pour nous ? Entretien croisé entre Abel Quentin, romancier farouchement opposé à l’intelligence artificielle, et Charles Gorintin, data scientist et à l’origine de Mistral AI.

© Abel Quentin – Charles Gorintin

L’un est romancier, scrutateur méticuleux de nos mœurs et de nos vertiges, salué par les prix comme par les lecteurs. L’autre est entrepreneur, data scientist passé par la Silicon Valley, cofondateur d’Alan et à l'origine de Mistral AI, deux des plus belles réussites françaises de la décennie. L’intellectuel et l’entrepreneur : deux mondes qui ne se parlent plus guère en France, où s’entretient entre eux un fossé que rien ne justifie, chacun tenant l’autre pour, respectivement, un bavard et un barbare.

Civilisation est née aussi pour cela : les faire dialoguer. Abel Quentin, en l’espèce, voit dans l’intelligence artificielle générative une rupture anthropologique, une humanité qui délègue jusqu’à sa faculté de penser ; Charles Gorintin l’interprète, lui, comme une grande promesse de liberté et de puissance, à condition de s’en saisir plutôt que de la fuir.

Nous les avons réunis pour un échange sans ménagement sur les nombreux enjeux, du savoir à la nature en passant par la souveraineté, de cette technologie aussi stimulante qu’inquiétante… Avec, en toile de fond, une question qui commande toutes les autres : que devient la liberté lorsque la machine se met à penser pour nous ? Autrement dit, non pas que peut faire la machine, mais que doit-elle faire ?

CIVILISATION : Charles Gorintin, commençons par vous, puisque vous avez fait de l’IA un métier avant d’en faire une cause. Qui êtes-vous ?

Charles Gorintin : Un ingénieur humaniste, si l’on me passe l’expression. J’ai étudié aux Ponts, puis à l’École normale supérieure, à Paris, avant de travailler dans la Silicon Valley, où j’ai été analyste de données pour Facebook, Instagram et Twitter. Je suis rentré en France en 2016, non pour commenter le monde mais pour en construire un morceau : Alan, une entreprise d’assurance de santé qui s’appuie sur l’IA pour changer la façon dont les gens accèdent aux soins. Je suis par ailleurs cofondateur, non opérationnel, de Mistral AI. Je le dis d’emblée, car on me reprochera d’être juge et partie. Je préfère l’être ouvertement.

Et vous, Abel Quentin, avocat devenu romancier, vous avez publié au printemps un essai, Sanctuaires, qui rompt avec votre genre habituel, la fiction. Qu’est-ce qui pousse un écrivain à refermer le roman pour, via un pamphlet, sonner l’alarme ?

Abel Quentin : L’emprise technologique m’obsède depuis mes deux premiers livres. Quand j’ai réalisé que l’IA s’invitait massivement en littérature, cela m’a presque empêché d’écrire : j’ai interrompu un roman en cours pour me jeter dans cet essai. Une précision, pourtant, car elle commande tout le reste : quand je parle de « régression civilisationnelle », comme je le fais dans mon ouvrage, je parle de l’IA générative, non de l’IA en général. Certaines de ses formes accomplissent des prodiges, en médecine notamment. On entretient d’ailleurs à dessein la confusion, en présentant « l’IA » comme un bloc indivisible : c’est un choix politique, qui dissuade le citoyen de faire la part des choses et réserve le débat aux spécialistes. 

Je récuse cette confiscation : ce débat appartient à n’importe quel citoyen. Car automatiser le langage n’a rien à voir avec automatiser le geste : le langage vient modifier nos structures mentales, nos opinions, jusqu’à notre capacité même de critiquer cette automatisation. C’est un jalon civilisationnel, et c’est cette déprise cognitive qui m’inquiète, pas la prouesse technique.

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