La liberté, pour quoi faire ?
Civilisation réconcilie deux aspirations trop souvent opposées : l’ordre et la liberté. Dans l’éditorial de ce premier numéro, notre directrice de la rédaction Laetitia Strauch-Bonart appelle à remettre l’État au service de la Nation et de la société.
Après des mois de travail, le premier numéro de Civilisation voit enfin le jour, et nous en sommes heureux et fiers. Mais notre joie n’est pas sans mélange, car la situation de la France n’offre guère matière à se réjouir.
Le « malaise français » ne date pas d’hier, mais il atteint aujourd’hui un sommet. Politique, économique, moral même, il révèle une Nation qui ne sait plus d’où elle vient ni où elle va. Naturellement, chacune des chapelles politiques et intellectuelles de notre pays estime être la mieux placée pour sauver la France. Civilisation ne fait pas exception à la règle. Mais nous avons, à la différence des autres, le sentiment général de notre côté, puisque notre pays penche aujourd’hui à droite, et que les Français expriment une double aspiration à l’ordre et à la liberté. Seulement, ceux qui veulent défendre la liberté et ceux qui réclament l’ordre ne se trouvent plus dans le même camp, contraignant de nombreux Français à choisir l’un ou l’autre, alors qu’ils souhaiteraient l’alliance des deux. C’est la pertinence intellectuelle et politique de cette alliance que nous souhaitons illustrer et défendre.
Nos adversaires sont les trois grandes propositions qui dominent la vie politique contemporaine : le Socialisme, l’Ordre illibéral et le Cercle de la Raison. Nous n’avons guère de respect pour les idées socialistes, dont la seule ambition semble consister à contraindre les forces productives sans jamais les encourager. Tous les moyens sont bons pour poursuivre une illusoire égalité des conditions matérielles qui aboutit immanquablement au nivellement par le bas, au détriment de ceux-là mêmes qu’elle prétend aider.
Nous ne sommes pas convaincus, non plus, par l’Ordre illibéral, qu’on appelle aussi le Populisme. Nous ne le méprisons pas, car sa critique de l’immigration incontrôlée est le signe d’un sain attachement à la liberté d’une Nation de disposer d’elle-même. La liberté exige la souveraineté, aussi bien individuelle que politique. Mais nous rejetons la distinction manichéenne qu’il établit entre un peuple par nature vertueux et des élites forcément corrompues, interprétation qui permet de nous exonérer collectivement de toute responsabilité dans la situation de la France. Certes, il n’y a pas de liberté sans souveraineté, mais il n’y en a pas non plus sans responsabilité.
En réalité, l’attention que porte l’Ordre illibéral à la liberté reste pour le moins ténue. En témoigne son indifférence notoire à l’égard des libertés individuelles et économiques, de la protection des contre-pouvoirs et de la défense de l’Europe face à l’agression russe.
Il n’y a pas de liberté sans souveraineté, mais il n’y en a pas non plus sans responsabilité.
Laetitia Strauch-Bonart
Enfin, si le Cercle de la Raison a pu donner l’impression qu’il voulait défendre l’ordre et la liberté, il n’a réalisé ni l’un ni l’autre, en raison de sa dépendance envers la bureaucratie d’État et de son désintérêt pour les attachements « irrationnels » des gens ordinaires. En vérité, il a, avec le temps, accouché d’un étrange alliage de propositions liberticides et libertaires.
« La liberté, pour quoi faire ? » — telle est la question que nos trois adversaires semblent poser. Nous ne nous la posons guère, et reprenons à notre compte les propos lumineux de Georges Bernanos, qui, rappelant que la paternité de cette question revenait à Lénine, considérait qu’« elle exprim[ait], avec un éclat et comme une lucidité terrible, cette espèce de désaffection cynique pour la liberté qui a déjà corrompu tant de consciences. » Il poursuivait : « La pire menace pour la liberté n’est pas qu’on se la laisse prendre – car qui se l’est laissé prendre peut toujours la reconquérir –, c’est qu’on désapprenne de l’aimer, ou qu’on ne la comprenne plus. »
Nous refusons que la France emprunte ce chemin. Cependant, nous devons être précis sur le sens que nous donnons à la liberté : nous ne défendons pas une notion abstraite, mais un héritage historique — autrement dit, la liberté comme fruit de notre civilisation. Ainsi comprise, elle dépend d’institutions politiques et morales qui lui préexistent, l’encadrent et la limitent, et qui, partant, ne s’avèrent pas toujours libérales. Elle est autant le produit des Lumières que du christianisme, quelles que soient les tensions qui existent entre eux. Elle ne signifie pas l’émancipation « de » la culture commune, mais « grâce à » elle. En d’autres termes, nous défendons autant les conditions civilisationnelles de la liberté que cette liberté elle-même.
Civilisation rassemble tous ceux qui s’entendent sur ce point de départ — libéraux, conservateurs, patriotes, hommes de bonne volonté. Nous ne nions pas qu’il existe des désaccords entre ces familles. Notre revue, bien entendu, y accordera une place. Cependant, face à nos adversaires et ennemis politiques à l’intérieur comme à l’extérieur, ce qui nous rapproche doit l’emporter sur ce qui nous divise. « Réveiller le monde libre », c’est donc à la fois défendre la liberté en France et à l’étranger, et nous réveiller nous-mêmes du long sommeil dans lequel l’illusion de la fin de l’histoire nous a plongés.
Dans la situation présente, nous pourrions nous contenter de nous lamenter, de regretter un prétendu Âge d’or, et d’ajouter, à la passivité de l’époque, la nôtre. C’est là tout le contraire de notre tempérament. De surcroît, l’enthousiasme suscité, depuis le mois de juin, par le lancement de Civilisation suffirait à nous en dissuader.
Car de très nombreux lecteurs nous ont déjà accordé leur confiance en s’abonnant à la revue, avant même qu’elle ne paraisse. Tous les intellectuels, confirmés ou plus jeunes, que nous avons sollicités pour parrainer ce projet ont répondu présents. Les auteurs de renom n’ont pas manqué non plus, participant en nombre à notre premier numéro ou à nos entretiens filmés. Les laboratoires d’idées libéraux nous ont ouvert leur tribune. Les médias amis nous ont chaleureusement soutenus — les autres nous regardent avec suspicion, ce qui suffit à nous persuader que nous sommes sur la bonne voie. Enfin, l’un des dirigeants les plus renommés de la tech mondiale a accepté de répondre aux questions exigeantes de notre premier grand entretien. À tous, nous adressons notre pleine gratitude.
Coût d’État
« Qui trop embrasse, mal étreint » : ce pourrait être, en France, la devise de l’État. Le mal est connu depuis longtemps, diagnostiqué par les rapports officiels et les laboratoires d’idées depuis des décennies, tout comme ses remèdes. Pourtant, rien ne change, bien au contraire : l’État continue de s’étendre, au détriment de la société civile, de ses libertés, et de sa prospérité. Pourquoi tant d’inaction ?
La première raison de notre passivité collective est évidente mais mérite d’être rappelée : l’inquiétude vis-à-vis d’un État hypertrophié est loin de faire consensus. Le Socialisme et l’Ordre illibéral, qui représentent à eux deux bien plus de la moitié de l’électorat, ne la partagent guère, tout comme une partie de la droite et du centre. Qu’ils profitent directement de la dépense publique ou soient sincèrement persuadés que cette dernière sert toujours le pays, les étatistes n’ont, par nature, aucune raison de souhaiter un État léger. Il faut avoir l’humilité de le reconnaître et trouver le moyen de convaincre ceux qui, parmi eux, n’étant pas des idéologues, restent indécis.
La deuxième raison, plus profonde, est que tout citoyen, dans sa relation avec l’État, se trouve scindé en deux : d’un côté il donne, et parfois beaucoup, de l’autre il reçoit. Quand il s’agit de moins contribuer, il est d’accord, mais quand il est question de moins bénéficier, il se rebiffe. L’« assisté », c’est toujours l’autre, jamais soi-même. Ainsi, toute tentative de réforme, aussi minime soit-elle, rencontre la colère de groupes de pression déterminés à défendre leurs intérêts propres. Pour maintenir l’illusion que cette mécanique perverse est durable, l’État possède un instrument qu’aucun foyer n’obtiendrait de son banquier : une dette massive qu’il rembourse en empruntant, et ce indéfiniment. Sans elle, nous ressentirions immédiatement, dans nos portefeuilles, à quel point nous vivons, comme Nation, au-dessus de nos moyens. Nous devrions alors revoir à la baisse notre train de vie collectif, et nous concentrer sur la production de richesses, celle-ci permettant au passage aux services publics nécessaires d’exister et de se maintenir.
L’État d’aujourd’hui est devenu ce que Frédéric Bastiat décrivait comme « la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde ». C’est parce que nous n’acceptons pas de regarder en face cette mystification, et de la refuser, qu’elle perdure.
Cette fiction, cependant, ne persiste pas seulement parce qu’elle sert suffisamment d’intérêts particuliers, elle se nourrit aussi du fait que nous attribuons un caractère quasi sacré à l’État. Voilà la troisième raison de notre inaction. Nous avons tellement entendu, appris et répété que l’« État a fait la Nation », que nous sommes, au fond, terrorisés à l’idée que s’il se retire, la Nation soit défaite.
Or actuellement, cette angoisse est largement injustifiée. D’abord parce que le moteur d’un phénomène n’a pas besoin de fonctionner à la même intensité pour que ce dernier perdure. Quand une maison est construite, elle a besoin d’entretien, pas d’être reconstruite chaque jour. Il devrait en aller ainsi d’une Nation aussi vieille que la nôtre.
Ensuite, parce que l’appareil d’État se fait parfois l’ennemi de la Nation. C’est ce qui s’est passé en 1940 avec la trahison de Vichy. Heureusement, le général de Gaulle a su emporter la Nation avec lui pour la mettre en lieu sûr.
Enfin, parce que l’État d’aujourd’hui, infantilisant mais impuissant, n’a plus grand-chose à voir avec celui d’hier, qui présentait les qualités contraires. En anesthésiant les forces vives, cet État ne fait plus la Nation : il la défait.
En ce sens, il faut remettre la réalité sur ses pieds, et désacraliser l’État. Il faut reconnaître que c’est à la Nation que nous devons notre dévouement, pas à l’Administration. La Nation, tout comme l’Individu, fait partie des fins nobles d’une société, et l’État ne doit être qu’un moyen à leur service, non le contraire. Ne pas respecter l’ordre des fins et des moyens, en l’espèce, est une faute morale. En se faisant passer pour la Nation, l’État l’instrumentalise et, partant, la dégrade. En privant les citoyens et la société civile d’une part de leur liberté, il les prive de leur responsabilité, donc de leur dignité. C’est d’abord pour cette raison, morale avant d’être économique, que nous devons critiquer le coût de l’État.
Là est le nœud du malaise français — mais là réside peut-être aussi la solution. L’enjeu premier n’est pas tant de « réformer l’État » que de se demander comment il peut et doit servir la société. De cette question découleront toutes les actions nécessaires. Si nous n’empruntons pas ce chemin de nous-mêmes, une vraie crise nous menace. À nous donc d’imposer collectivement ce coup d’État avant qu’il ne s’impose à nous.




